Story Instagram : le narcissisme éphémère 

Le chiffre vient de tomber : vous êtes 250 millions à faire des stories sur Instagram tous les jours. 250 millions de « DAU » ( « daily active users »), comme on dit dans le jargon. Un joli chiffre qui n’en finit pas de grossir chaque mois. Imaginez qu’en mai, vous n’étiez que 200 millions. Deux mois plus tard, 50 millions d’utilisateurs supplémentaires. Une croissance pareille, ça donne le vertige.

Outre le fait que Snapchat compte beaucoup moins de DAUs et que c’est un très beau coup de la part de Marc Zuckerberg qui a réussi à faire mieux que son concurrent en pompant gentiment son concept, ce chiffre est révélateur d’une nouvelle réalité. Cette réalité, c’est que les stories Instagram sont devenues – pour pas mal de personnes – le moyen d’exposition de référence.

Pour rappel, une story Instagram est une image ou une vidéo que l’on publie de manière publique sur le réseau. Elle disparaît au bout de 24 heures et on peut gaiment la personnaliser : géolocalisation, textes en couleurs, ajout d’émojis, de stickers, de la température actuelle, de l’heure, on peut se filmer avec un effet boomerang (qui donne au mieux le mal de mer, au pire l’air ridicule) et on peut rajouter à son visage des oreilles de chien, un museau de lapin, une couronne de fleurs ou un effet lumineux (qui donnent au mieux un air enfantin, au pire un air stupide). On peut même trafiquer sa voix. Toutes les fonctionnalités utilisées en même temps, toutes ces couleurs et effets puérils évoquent une foire du trône cheap.

Les stories Instagram, c’est comme le bâton de berger, il n’y a pas d’heure pour en manger. À tout moment de la journée, il y a toujours de nouveaux contenus à découvrir, comme si nos contacts nous prenaient la main et nous disaient « Vis ma vie en direct, regarde vite avant que ça ne disparaisse ! ». Et dire qu’il y en a beaucoup serait un doux euphémisme, on frôle le gavage au quotidien. 

On le sait bien et ce n’est pas nouveau, on se met tous en scène sur les réseaux sociaux : on bricole la réalité, on s’invente une existence rêvée, on cherche à faire la plus belle photo, à récolter des likes comme autant de preuves d’amour, on veut se sentir vivre dans les yeux des autres, se sentir spécial, beau, heureux, épanoui, voire tout cela à la fois. Une photo est un baromètre de notre popularité, Instagram est notre psy low cost à qui l’on peut tout raconter.

Les stories ajoutent à nos clichés classiques un sentiment d’exclusivité, de contenu éphémère et précieux. Les blogueurs et les marques ont bien compris que c’était un formidable moyen de communication et en usent allègrement. Mais les utilisateurs lambda sont également devenus complètement accros et en abusent tout autant. Les stories, c’est une manière de laisser entrevoir un instant de vie façon moment volé, quelques secondes d’un quotidien (extra)ordinaire, le making off d’une vie, les coulisses d’une journée. En faisant une story, on se sent regardé, suivi de près, et tant pis si le post n’est pas parfait, demain il n’existera plus.

Une story ne fait rien de mal. Elle est l’évolution moderne de nos comportements sur les réseaux sociaux. Elle ne fait rien de mal mais elle peut tout de même blesser. Quand un utilisateur ne répond pas à un texto d’un ami en invoquant « le temps de ne rien faire » mais qu’il a manifestement le temps de faire une story de la pluie qui tombe. Quand une utilisatrice part en voyage, son premier réflexe est de capturer sa tenue du jour, ensuite seulement, elle enverra une photo de l’aéroport au groupe WhatsApp familial pour dire qu’elle va bientôt embarquer. La story Instagram s’est incrustée à la première place dans la liste des e-loisirs narcissiques. Pire, elle prime sur le reste. Comme si s’exposer virtuellement devant le monde entier avait plus de valeur qu’informer son entourage. Avec une ou plusieurs stories (on peut en poster à l’infini et on ne s’en prive pas, c’est tellement simple et rapide), on est bien mieux récompensé, on reçoit davantage de réactions et d’approbation.

Quel avenir pour cette love story ? Encore plus de DAUs, de filtres, de fonctionnalités, d’utilisations, et encore moins de liens réels avec ceux dont nous sommes très proches… et pourtant très loin.

L’ e-Narcisse

narcisse

Chacun connaît le prénom Narcisse. Il fait référence à un dieu de la mythologie grecque tellement amoureux de son propre reflet qu’il tombe et se noie dans le cours d’eau dans lequel il s’admirait. Les fleurs blanches qui ont été retrouvées là où son corps était sont des narcisses – quoi de plus naturel. De là, on a souvent coutume de nommer Narcisse les individus fiers et prétentieux obsédés par leur propre personne.

Mais il existe une espèce de Narcisse bien particulière : l’e-Narcisse (également appelé le Narcisseek).

L’e-Narcisse peut-être n’importe qui : un ami, un membre de la famille, une vague connaissance ou même un collègue de bureau présent sur les réseaux sociaux. Signe particulier : il aime tout ce qu’il fait. Il like ses propres statuts Facebook, ses propres photos sur Instagram, il peut même s’auto-citer sur Twitter et mettre 5 étoiles aux articles qu’il publie sur son blog.

Cet ego trip des temps modernes est en réalité une dérive de ce qu’on appelle le Personal Branding. Cette pratique très répandue visant à promouvoir ses contenus dans un but personnel ou professionnel, très usitée pour faire connaître ses talents sur la toile, a tôt fait de devenir du Personal Branling. Il n’y a pas de mal à se vendre. Puisque nous sommes tous devenus des marques, il faut bien montrer que le produit est bon. Mais alors, pourquoi la personne éprouve-t-elle le besoin de s’auto-congratuler ? Pourquoi tant d’amour ?

À partir du moment où une personne expose une de ses productions, c’est qu’elle en est satisfaite. Logiquement. Personne n’a jamais posté une photo qu’il trouvait ratée, cela va de soi. Quand on poste une photo, c’est qu’on la trouve réussie. Et aujourd’hui, dans notre course effrénée aux likes, quand on poste une photo, c’est qu’on la trouve réussie et qu’on recherche l’approbation de ses amis. On guette les likes, les commentaires élogieux et les smileys avec des cœurs dans les yeux. On cherche une reconnaissance des autres.

L’e-Narcisse veut-il montrer l’exemple à ses contacts en étant le premier à mettre un like ? Trouve-t-il cela naturel ? Le fait-il automatiquement ? Est-il tellement fier de son œuvre qu’il ne résiste pas à sombrer dans l’auto-complaisance ? Ou alors, l’e-Narcisse a-t-il besoin de se rassurer ? Peut-être qu’il manque cruellement de confiance en lui ? Ainsi, avec ce petit clic en plus, il montre à la face du e-monde qu’il a un égo dur comme du béton alors qu’en réalité, il est dégonflé comme un ballon de baudruche le 1er janvier à 6 heures du matin. C’est l’un des nombreux avantages des réseaux sociaux : l’internaute montre uniquement ce qu’il a envie de montrer et peut même se fabriquer une personnalité totalement différente de la sienne.

Alors, l’e-Narcisse serait-il en réalité un grand complexé qui se soigne sur les réseaux sociaux ? Le mystère reste entier…